"Chaque livre a une âme. L'âme de celui qui l'a écrit, et l'âme de ceux qui l'ont lu, ont vécu et rêvé avec lui."

"Bientôt, l'idée s'empara de moi qu'un univers infini à explorer s'ouvrait derrière chaque couverture tandis qu'au-delà de ces murs le monde laissait s'écouler la vie en après-midi de football et en feuilletons de radio, satisfait de n'avoir pas à regarder beaucoup plus loin que son nombril. "

Carlos Ruiz Zafon

jeudi 24 octobre 2013

Je suis le dernier juif

Je n'ai presque plus le temps de lire -vive les leçons et la troisième année- mais il me reste l'envie d'écrire!
Par un heureux hasard - bon, je me suis quand même retrouvée dans le rayon sur la seconde guerre mondiale et ce, pas tellement par hasard -, j'ai découvert ce tout petit livre de 144 pages dont le titre accrocheur m'a au premier abord déplu : "Je suis le dernier juif", c'est peut-être un chouïa excessif.
Mais je ne crache pas sur un récit de vie court et efficace sur la vie dans les camps, surtout quand il pourrait se révéler être une perle pour mon TFE.
Bon, Chil Rajchman a vécu l'expérience de la révolte de Treblinka que je connais très peu, c'est une belle occasion d'en savoir plus.
Très vite, je fais un parallèle avec Primo Levi, non pas parce que leurs témoignages se ressemblent, parce que chaque expérience est unique, même si elle relate des faits qui peuvent se ressembler étant donné que tout cela est une pièce du rouage de la machine nazie si bien rodée, mais plutôt par sa structure, de courts paragraphes sans forcément de fil conducteur à part peut-être celui de la mémoire.
Et puis, ce qui me frappe, c'est la précipitation dans laquelle ils ont réussi à écrire ces grands livres, comme s'ils avaient peur d'oublier ou comme s'ils avaient besoin de vider leur sac pour vivre.
Mais ce qui me frappe dans ce récit c'est la dureté des propos. Là, vous vous dites : "Tu t'attendais à quoi Sarah? Un récit de bisounours?". Bien sûr que non, des récits sur l'horreur des camps, j'en ai lu, mais j'ai rarement eu cette impression que j'allais soit pleurer, soit vomir.
Je suis toujours très perméable à ma lecture, ce qui fait que je peux être très sombre, pendant plusieurs jours après la lecture d'un récit comme celui-ci.
Mais cette fois, c'était différent, si Primo Levi restait sobre, ce n'est pas le cas de Chil Rajchman, il n'épargne pas son lecteur, les détails horribles sont bien présents.
Alors, je suis partagée entre le fait de me dire :  "pourquoi nous aurait-il épargnés après tout? il raconte ce qu'il a vécu et qui sommes-nous pour nous plaindre que c'est trop difficile à lire?" et celui de me dire : "Pourquoi mettre autant de détails atroces qui mettent mal à l'aise le lecteur et n'ajoute rien à la compréhension de la détresse du narrateur?"
J'en ai conclu que si l'auteur a raconté ces détails, c'est qu'après tout, c'est ce qui l'a marqué, qu'il veut transmettre ça aussi.
Après, l'intérêt de sa lecture est ailleurs, Chil Rajchman est un des rares témoins (avec Martin Gray) de "l'envers du décor". L'auteur a approché au plus près le système d'extermination nazi, le tout, sans y perdre la vie, ce qui est assez exceptionnel. Ainsi, Chil nous raconte comment il a coupé les cheveux de ces femmes, passage difficile quant on sait ce qui arrive à ces femmes, participant ainsi à cette dernière humiliation (il y en a encore post mortem malheureusement). Ce passage m'a particulièrement frappé, il paraît tellement insignifiant par rapport aux autres atrocités, mais il est tellement rarement abordé, que si je devais présenter un seul passage à mes élèves, ça serait celui-ci, je le retranscris :
"Nous sommes pétrifiés. Au bout de quelques minutes on entend des cris de détresse. Des femmes nues apparaissent. Dans le couloir, un assassin leur indique de courir en notre direction. Il fouette sans merci et cire : "Schneller, schneller, plus vite!".
Je regarde ces pauvres femmes et je n'en crois pas mes yeux. Chacune d'elles s'assied devant un coiffeur. Une jeune femme s'avance vers moi. Mes mains sont paralysées, je ne peux plus bouger les doigts. Elles nous font face et attendent que nous coupions leurs belles chevelures. Les pleurs sont déchirants.
Mon camarade, à côté, me dit : "Souviens-toi que si tu travailles trop lentement, un assassin s'en rendra compte et tu seras perdu."
J'ouvre les doigts de ma paume crasseuse, je coupe les cheveux de cette femme et les jette dans la valise. Tous les autres font de même. La femme se relève. On voit qu'elle a été sonnée par les coups qu'elle a reçus. elle me demande où elle doit aller ensuite et je lui montre la deuxième porte. J'ai à peine le temps de me retourner qu'une deuxième femme est déjà assise devant moi, elle me prend la main et veut l'embrasser : "Dites-moi, que vont-ils faire de nous? Est-ce la fin?" Elle pleure et me demande si c'est une mort pénible, si ça dure longtemps, si on est gazé ou électrocuté.
Je ne lui réponds pas. Elle insiste, elle veut que je lui dise car elle sait qu'elle est perdue. Je ne parviens pas à lui avouer la vérité et je la réconforte. Cet échange n'a pas duré plus de quelques secondes, le temps que je coupe ses cheveux. Je tourne la tête car j'ai honte de la regarder dans les yeux."
...
"Tout à coupe le flot des victimes s'interrompt : les chambres à gaz sont pleines. L'assassin qui se tient à la porte des chambres à gaz annonce une pause d'une demi-heure et s'en va. des Ukrainiens et quelques SS restent avec nous. Je prends le temps de réfléchir et réalise l'horreur, l'enfer. Les assassins nous obligent à raser nos sœurs quelques minutes avant de les envoyer à la mort, et nous, morts en sursis, nous obéissons sous l'autorité du fouet. On nous a ôté l'entendement, pour ces assassins nous ne sommes que des outils. L'ami qui triait à côté de moi me dit à voix basse : "Comme tu as changé! Je ne te reconnais pas!" Je ne réponds pas, et il n'insiste pas.
Au bout de quelques minutes, des assassins entrent et nous ordonnent de chanter une chanson, une jolie chanson."

Ces phrases courtes sont autant de gifles que l'on reçoit avec en plus, cette culpabilité qui nous brise le cœur, cette conscience de l'absurdité de l'esprit humain, de la folie humaine.
Ce récit est poignant, il révèle toute la détresse d'un homme qui est contraint de participer à ce qu'on inflige à ses camarades pour sauver sa propre vie.
Je ne le proposerais pas comme première approche des récits sur les camps, mais il est non négligeable!

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