"Chaque livre a une âme. L'âme de celui qui l'a écrit, et l'âme de ceux qui l'ont lu, ont vécu et rêvé avec lui."

"Bientôt, l'idée s'empara de moi qu'un univers infini à explorer s'ouvrait derrière chaque couverture tandis qu'au-delà de ces murs le monde laissait s'écouler la vie en après-midi de football et en feuilletons de radio, satisfait de n'avoir pas à regarder beaucoup plus loin que son nombril. "

Carlos Ruiz Zafon

samedi 2 février 2013

Travail d'écriture sur base d'une peinture

Pour le cours de Madame Audin, nous devions écrire un texte (dans le genre que nous voulions, en respectant où non l'époque) sur base d'une peinture. La peinture devait représenter la situation finale de notre récit.
La peinture qui m'a été attribuée était celle-ci:
http://ilovebreda.unblog.fr/2009/04/14/small-medium-ixelles-part-five/





En écoutant Schumann de Khnopff.
Ce récit s'accompagne donc, bien évidemment d'une musique.







13 janvier 1942

Chère Elisabeth,

J’espère que tu te portes mieux, que l’air frais de la campagne te fait du bien.
Tu me connais suffisamment pour savoir que mon long et regrettable silence ne signifie en rien que je t'oublie. Beaucoup de choses se sont passées depuis ma dernière lettre, on pourrait penser qu’une vie entière s’est déroulée en quelques mois.
Mon époux a été appelé au front. Tu peux facilement imaginer mon désarroi, toi qui a vécu une situation analogue. Être mariée dans ces temps de guerre signifie se retrouver seule. Jules et moi étions tellement complices que son départ m’a fait me sentir bien vide. Les nouvelles étaient rares et je m’ennuyais fermement dans notre maison de campagne avec pour seule compagnie ma couture, mes domestiques et le fantôme de la présence de Jules. J’ai donc décidé de rejoindre Paris et certains de nos amis. Tu dois penser, comme Jules, que je me plains d’aise. Lorsque je lui ai écrit pour lui annoncer la nouvelle, il a répondu brièvement que j’étais frivole de me mettre en danger par ennui alors que lui, ne dormait que d’une oreille, toujours alerte aux bruits environnants. Il avait sans doute raison, mais je préfère mettre de la vie dans mes années que des années dans ma vie.
Ainsi, pendant deux mois, j’ai rencontré des gens fabuleux, tenu des propos à mille lieues du sujet qui aurait dû me préoccuper : la guerre et mon mari au front. Je n’en suis pas fière, surtout que Jules avait été tout pour moi pendant notre mariage. Il ne m’était pas sorti de la tête, seulement face à l’ignorance de son retour j’ai préféré oublier. Comme une alcoolique, j’ai préféré l’insouciance à la dure réalité, me noyant dans les relations mondaines, alors qu’eux là-bas, ils veillent, ils souffrent, ils combattent, ils exposent leur vie.
Un jour, lors d’une soirée chez Jeanne Lapage, j’ai rencontré son fils Paul. Ses yeux bleus et son sourire – son sourire !- m’ont immédiatement frappée. Mais où avais-je donc la tête ? Le ridicule de la situation ne m’a pas échappé, d’autant plus que le joli cœur n’avait que 19 ans. Je ne me suis pas inquiétée outre mesure dans un premier temps, comptant sur mon caractère raisonnable. Mais au fil des soirées passées chez les Lapage, sa beauté m’obnubilait. Si seulement cela avait été la seule chose qui m’attirait vers lui ! Mais non, il avait de l’esprit, de l’humour et une vision du monde qui était un vrai vent de fraîcheur dans ce monde tourmenté. De quoi faire oublier à une femme ses promesses d’amour éternel et la bienséance.
Je sais ce que tu dois penser de moi. Une femme de 36 ans, mariée par amour, qui devrait pleurer la situation de son cher Jules et qui s’amourache d’un enfant ! Mais ne me juge pas trop vite, tu es comme une sœur pour moi et le pire, je le crains est à venir.
Deux semaines après notre rencontre, nous nous promenions aux Jardins du Luxembourg, échangeant notre vision de l’après-guerre. Il s’est arrêté net, me coupant dans mon élan et m’a embrassée. Aujourd’hui encore, je repense comme une midinette à ce moment. C’était plus qu’un baiser enflammé, il me semblait que c’était mon corps entier qui prenait feu. S’en sont suivis des événements sur lesquels je ne peux ou ne veux te donner les détails scabreux. Non pas que le pêché soit de les dire, mais je reste une dame et bien que je manque à tous mes devoirs, je ne veux pas que tu aies cette image de moi. Ce n’était pas un amour passager. Je te le jure. Il semblerait que durant toutes ces années, je n’ai connu qu’un amour gorgé de platitude. Jules est un homme bon, tout ce dont je pouvais rêver il me l’a offert. Dans ses bras, j’étais une parfaite princesse. Mais je m’ennuyais derrière ces barreaux –fictifs je te rassure- dorés.
Avec Paul, je vivais une véritable passion, je me révélais à moi-même, je me découvrais un goût de la vie. Je ne suis plus une épouse vertueuse, je suis devenue une femme et ce, comble de l’ironie, avec un garçon qui n’est pas considéré comme un homme. Notre idylle était mon plus grand trésor. Au diable la maison de campagne, les serviteurs et les bijoux ! Mais notre amour était d’autant plus précieux qu’il n’appartenait qu’à nous. Il était comme une parenthèse hors du temps et de l’espace. Mais Dieu sait combien je voulais qu’elle dure, au point de le prier chaque soir pour que Jules soit mortellement blessé et qu’il ne revienne jamais. Je sais, je dois te sembler horrible et rassure-toi, je penserais sans doute la même chose s’il ne s’agissait pas de mon histoire.
Et puis, une lettre est arrivée un matin. Jules m’écrivait qu’il avait reçu une balle dans la jambe, qu’il se portait bien et qu’il serait bientôt à mes côtés. Et qu’il avait hâte. J’ai failli vomir. Je me haïssais d’être si injuste et je le haïssais de m’aimer autant. Un comble.
Une semaine après, il était là. L’accueil fut froid, glacé. Mes pensées étaient ailleurs, près de Paul. Tu sais combien Jules est perspicace, combien il lit en moi comme dans un livre ouvert. Au souper, il m’a questionnée. Je me suis confiée à lui, j’ai cru qu’il comprendrait. Quelle naïveté ! Je lui ai tout dit, ne lui épargnant aucun détail. C’est là que j’ai réalisé qu’il était pour moi davantage un ami, un frère que mon mari. Il est devenu rouge de colère, m’a giflée de toutes ses forces au point que je suis tombée, toute droite emportant la chaise avec moi. Et il est parti.
Quand il est revenu, il m’a expliqué qu’il avait couru jusque chez les Lapage, tout raconter à Jeanne. Il est inutile de te préciser qu’elle était loin d’imaginer son fils entretenir une relation avec son amie de toujours, de 19 ans son aînée ou même qu’elle a été totalement abasourdie. Elle n’a rien dit, s’est contentée d’hocher la tête. Mais dès le lendemain, les valises de Paul étaient faites. Il est parti à Londres le jour même. Je n’ai reçu qu’une lettre de sa part. Il m’annonçait sa décision de respecter le vœu de sa mère. Il voulait garder son niveau de vie et elle l’avait convaincu qu’il devait se trouver une jeune fille de son âge et pas une femme déjà flétrie par les années. Il me souhaitait énormément de bonnes choses. Mon cœur s’est arrêté.
Et ce n’était pas tout, bien entendu, Jules me quittait. Grand homme comme il est, il me laissait la maison à Paris et mon honneur. Il tairait cet épisode, mais ne voulait plus me revoir. J’ai donc perdu les deux hommes qui ont compté pour moi. En quelques minutes, ma vie a basculé.
Me voilà maintenant bien seule, n’ayant plus que la musique de Schumann pour arrêter mes larmes.
J’espère avoir de tes nouvelles très vite et que ton soutien me sera indéfectible. Je n’ai plus le luxe de pouvoir perdre des amis.

Ton amie dévouée.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire