"Chaque livre a une âme. L'âme de celui qui l'a écrit, et l'âme de ceux qui l'ont lu, ont vécu et rêvé avec lui."

"Bientôt, l'idée s'empara de moi qu'un univers infini à explorer s'ouvrait derrière chaque couverture tandis qu'au-delà de ces murs le monde laissait s'écouler la vie en après-midi de football et en feuilletons de radio, satisfait de n'avoir pas à regarder beaucoup plus loin que son nombril. "

Carlos Ruiz Zafon

lundi 13 mai 2013

MOLLA Jean, Sobibor, Gallimard, Coll "Jeunesse", 2009, Paris.

D'habitude, je m'intéresse fort peu au paratexte, me contentant du "gros" du texte. Mais ici, après avoir pleuré et apprécié le texte, je ne sais pas pourquoi, cela me semblait incontournable.
Il est rare que les postface me captivent autant. 
Mais il y a une raison, les autres de la classe vous diront que "j'adore" les camps. Je déteste ce terme, comme si on pouvait adorer l'enfer sur terre. Mais il est vrai que j'ai une grande sensibilité à l'égard de ces événements. Déjà, mon prénom a été choisi en souvenir de cette époque. En 1939, les enfants portant un prénom d'origine non-juive sont obligés d'ajouter Sara ou Israël à leur prénom.  Je ressens un fort besoin de mémoire étant donné qu'on m'a toujours sensibilisée à cette problématique, au point que je pars ce week-end en voyage avec les Territoires de la mémoire. Nous visiterons Buchenwald et Dora.
Ce devoir de mémoire, je le porte en moi et je le revendique. J'ai donc beaucoup apprécié cette préoccupation qu'avait Jean Molla. Il aurait pu se contenter de parler de l'anorexie d'Emma, sujet suffisamment complexe et riche pour occuper un livre entier. Mais non, Jean Molla, marocain d'origine, a le sentiment de devoir se souvenir et d'aider les autres à le faire. Pourquoi certains, comme Jean Molla et moi se sentent investis d'une mission qui au fond, ne reflète pas leur histoire personnelle? Sans doute, parce que la déportation, c'est l'histoire de l'Humanité. C'est un exemple criant de ce que les hommes sont capables de faire, de ce que les hommes pourraient encore faire dans certaines circonstances.
Pour moi, il est obligatoire de se souvenir, il serait intolérable de fermer les yeux sur cette époque. Ce serait comme ignorer ces millions de morts.

Qui plus est, ce devoir, il l'accomplit très bien.
D'abord, le choix du camp. Ce n'est pas Auschwitz ou Buchenwald dont on entend davantage parler. Non, c'est Sobibor. Camp que je connaissais uniquement de nom parce qu'il était cité parmi d'autres aux Territoires de la mémoire, lorsqu'on se trouve devant une carte de l'Europe où une lumière s'allume dès qu'un nom de camp est cité - moment très impressionnant je trouve-. Sinon, Sobibor, jamais entendu parler. Comme le dit Jean Molla, c'est le crime parfait: pas de corps, pas de bâtiments, plus aucune trace. Comment se souvenir d'un lieu dont il ne reste presque aucune preuve de l'existence? Tout a précisément été fait pour ne pas que l'on se souvienne de ce lieu. Et Jean Molla, par son livre, fait un sacré pied de nez à l'histoire. Ce n'est pas le seul crime parfait, malheureusement, on ignore bien souvent que Buchenwald a resservi, après la seconde guerre mondiale, les communistes s'en sont servis pour y mettre les opposants au régime et les nazis. Ensuite, ils ont détruit certains bâtiments, enterrés les corps et fait pousser une forêt, histoire qu'on ne cherche pas trop qui étaient les responsables. 
Ensuite, le point de vue pris par Molla est très intéressant, il aurait pu raconter l'histoire du point de vue d'Eva, mais il préfère la raconter de celui du bourreau. J'aime beaucoup ce genre de point de vue, parce qu'on sait relativement bien ce qu'ont vécu les victimes, on en a idée. Mais peu d'ouvrages s'arrêtent sur la psychologie des bourreaux, à part La part de l'autre ou La mort c'est mon métier.
Il est important d'humaniser les bourreaux, de voir les choses telles qu'elles sont, chaque homme a des bons et des mauvais côtés. C'est cela l'humanité. Certains préfèrent ne pas être assimilés à ce genre de personnes, ils préfèrent donc déshumaniser les bourreaux. C'est là le danger, si on imagine que toutes les personnes qui commettent des atrocités ressemblent à Dracula, on ne se méfiera jamais assez de ceux qu'on considère humains.
Par exemple, dans La part de l'autre, Eric-Emmanuel Schmidt parle de l'échec scolaire d'Hitler, son ressenti. Ce passage est atrocement parlant de ce que j'ai personnellement ressenti : une impression que le monde s'écroule, mais que les autres ne réalisent pas. Une colère face au monde qui continue de tourner comme si rien ne s'était passé alors que le notre s'est arrêté. Et oui, comme quoi, il y a un peu d'Hitler en moi, comme en chacun d'entre nous, mais qui accepte de le reconnaître?

Pour accompagner cet article, Buchenwald vu de l'extérieur, avec encore une affreuse maxime proprement germanique sur la grille : "Jedem das Seine", "chacun reçoit ce qu'il mérite". Cela rappelle le très ironique "Arbeit Macht Frei" d'Auschwitz.

 http://matthewsalomon.wordpress.com/2008/05/02/goethe-das-gottliche-on-the-divine/

2 commentaires:

  1. "Pourquoi certains, comme Jean Molla et moi se sentent investis d'une mission qui au fond, ne reflète pas leur histoire personnelle? " ; et heureusement que certains s'en souviennent et travaillent dessus !

    RépondreSupprimer
  2. Comme tu le dis Sarah, chacun peut être à un moment de son histoire un "Hitler" (même si le nom est un peu fort...). Nous pouvons inconsciemment ou non manipuler les autres, ou être soi-même manipulé et faire du mal, sans s'en rendre entièrement compte. L'important est qu'il faut se responsabiliser, reconnaître qu'on a échoué, mal agi... l'avouer, et réparer ses torts. Sinon, c'est s'exposer à la lâcheté, à la trahison de son identité.
    A méditer...

    RépondreSupprimer